Mardi 15 septembre 2009 2 15 /09 /Sep /2009 16:30
Vous aimez l'évasion dans le feuilleton à l'ancienne, les péripéties débridées et l'irréalisme enchanteur ? Ne cherchez pas plus loin, La Brigade chimérique a largement de quoi combler vos attentes.

L'idée de départ est, comme il se doit, abracadabrantesque : de l'horreur des tranchées de 14-18 seraient nés des hommes dotés de super-pouvoirs. En parallèle, et malheureusement il ne s'agit là que de la triste réalité, ce même cauchemar a donné à d'autres des fantasmes de super-puissance. Serge Lehman et Fabrice Colin se sont amusés à modifier quelque peu de trop célèbres entités dictatoriales. La carte géopolitique qui s'ouvre en revers de couverture présente ainsi la donne :

- d'abord les forces obscures avec en Allemagne, Metropolis, cité secrète du Dr Mabuse et de son armée de squelettes qu'il rêve future capitale des surhommes. L'Espagne est sous la botte de l'officier La Phalange. L'Italie sous celle du vieillard Gog, l'homme le plus riche d'Europe ;

- ceux qui tentent de leur résister sont représentés par l'Anglais Andrew Giberne, dit L'Accélérateur (autant dire la transposition du héros hyper-véloce de Wells et du Flash de DC Comics à l'époque du Spitfire). Par Irène Curie et son mari Frédéric Joliot de l'Institut du Radium ainsi que par Le Nyctalope, protecteur de Paris, issu des expériences de Marie Curie. Et enfin par Le Golem, création de glaise du rabbin Loew ;

- la Russie devenue collectiviste et mécanoïde, qui a abrogé la notion d'individu et n'est plus qu'une sous l'appellation (géniale trouvaille !) de Nous Autres, cornaquée par un Grand Frère. Les Joliot-Curie sont sympatisants de Nous Autres tout en n'appréciant pas certaines méthodes.

Voilà, appétissant, non ? Pas le courage de déflorer le reste, bouillonnant, trépidant et emballant. Sinon que l'on y croisera Garou-Garou le Passe-Muraille, André Breton et ses Surréalistes, un savant qui a créé un homme extensible à volonté, un message secret dissimulé dans un micro-point multimédia bien avant l'heure, des bateaux-cuirassiers volants comme dans Zig & Puce au XXIème siècle ou le récent Cité 14, une gigantesque araignée velue... Quant à Gregor Samsa, ce petit homme pourchassé, malingre, au visage d'enfant fiévreux sous un chapeau melon trop petit, qui est un métamorphe et est surnommé Le Cafard, vous avez cinq secondes pour deviner de qui il pourrait s'agir (catégorie fastoche).



Un régal dans la lignée des Tanatos de Didier Convard et Jean-Yves Delitte, du Ministère de l'Espace de Warren Ellis et Chris Weston, de D-Day, le jour du désastre de David Brin et
Scott Hampton et évidemment des uchronies steampunks nées du cerveau complexe d'Alan Moore. Le dessin et le format renforcent l'impression de lire un comic book haut de gamme sous les hautes influences de Gaston Leroux, H. G. Wells, Jean Ray (Harry Dickson apparaît d'ailleurs furtivement), Louis Feuillade et du Fritz Lang de la période allemande, lorsqu'il réalisait ses films-monstres sur des scénarii de sa compagne Théa von Harbou, juste avant qu'elle ne tombe dans les bras de l'immonde Mabuse.

J'ai eu beau chercher, je n'ai trouvé aucune trace de l'existence du livre de George Spad dont cette très accrocheuse série serait tirée, ni de son auteur présumé au patronyme d'aviation. Il y a par contre bien eu un éditeur de l'entre deux guerres qui s'appelait Louis Querelle. Un nom qui lui aussi fleure bon le début de siècle, les moustaches qui frisent et les moteurs pétaradants.

Dans l'album, histoire d'entretenir le flou artistique, George Spad apparaît sous l'aspect d'une troublante jeune femme au look de garçonne qui pourrait avoir été inspirée par la sublime Lee Miller, alors muse et modèle de Man Ray devenue par la suite une très grande photographe. Sa rencontre avec le poète mexicain (fictif ?) Racine Alfonzo donne ce dialogue
savoureux :

- J'aime beaucoup votre tenue, madame. Puis-je vous appeler monsieur ?
- Je ne vous en laisserai pas le temps.


Peu importe qui a ou n'a jamais existé, le résultat mérite les applaudissements. Les plus curieux (c'est-à-dire probablement neuf lecteurs sur dix) trouveront des clés sur le site dédié à la série où un long texte de Serge Lehman raconte sa gestation. Je n'ai pas voulu le lire pour conserver une part de mystère tant que la série n'est pas achevée. Juste eu le temps de vérifier que...


La Brigade chimérique, Livre I, de Serge Lehman, Fabrice Colin et Gess
L'Atalante
ISBN 2841724409 / 9782841724406
11,00 €



Présentation de l'éditeur :

La fin des super-héros européens !


Le projet :

Tout le monde sait comment ça s'est passé.
Dans les tranchées, en 1918, quand on s'est mis à employer des armes interdites. Gaz spéciaux, obus au radium, toutes ces horreurs...
Des types ont été transformés.
Je veux dire "
vraiment".
Après la guerre ils ont semé la terreur partout en Europe et d'autres types se sont mis à leur courir après.
C'est comme ça qu'on est entrés dans l'ère de la superscience.


Le livre :

"
La Brigade chimérique" rend hommage à une saga de science-fiction oubliée, parue en France entre les deux guerres sous la signature de George Spad, L'Homme chimérique (éditions Louis Querelle). C'est une œuvre grave qui témoigne du traumatisme que la Grande Guerre a infligé à l'imaginaire européen.
Cette saga, amorcée en 1919, s'apprêtait à prendre une direction fascinante lorsqu'elle fut interrompue sans explication en 1934. Soixante-treize ans plus tard, "
La Brigade" reprend et prolonge ce tournant - pour le plaisir bien sûr, mais aussi parce que derrière lui se trouve peut-être la solution d'une des grandes énigmes de l'histoire du vingtième siècle : Pourquoi n'y a-t-il plus de super-héros en Europe ?

Le scénario de Serge Lehman (La Saison de la Coulœuvre) et de Fabrice Colin (Gordo, Nowhere Island), inscrit dans la tradition feuilletoniste de l'entre-deux-guerres, a trouvé avec Gess (Teddy Bear, Carmen Mac Callum) un metteur en scène magnifiquement inspiré, créateur d'un univers graphique dans la lignée du Bauhaus et de l'expressionnisme allemand et basé sur un énorme travail de documentation - costumes, décors, objets, etc.

Une série en six tomes qui se suivent de près : trois à l'automne 2009 et trois début 2010.




Liens :

Le site de La Brigade chimérique...

...et son blog

Un site non officiel sur l'oeuvre de Serge Lehman

Golden Patch, le blog de Fabrice Colin

La Société des amis de George Spad



Par lamiri - Publié dans : Critiques BD - Communauté : Planète BD
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