Jeudi 21 janvier 2010
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L'ennui serait un loukoum à laisser fondre lentement dans sa bouche. C'est en tout cas l'avis du propriétaire de la petite
librairie désertée de clients. Les rares qui passent repartent avec des ouvrages rares prêtés. La caisse sonne creux mais le libraire est trop détaché pour s'en formaliser. Si il tenait un bar, on
dirait de lui qu'il boit son fond mais comme c'est une librairie, il passe son temps à le dévorer. Jérôme, son jeune assistant, plus que son employé (il ne l'a jamais rémunéré) aime lire aussi mais
l'ennui commence à lui peser. Le départ de son amie Sultana pour la grande ville où elle va continuer ses études lui sert de déclic. Tout le monde est d'accord : il est temps de reprendre la route
avec sa petite roulotte...
Les personnages sont tous attachants, même celui de la petite fille qui pourrait agacer à force de jouer les grandes personnes. Un défaut vite rattrapé avec un humour raffiné (faire un gag
avec la littérature halieutique, ce n'était pas gagné d'avance !). Mais mon préféré reste plus que jamais Bourrique, la vieille ânesse percluse de faux rhumatismes, animal sage et
reposant.
Sans faire de bruit, Marie Saur et Nylso avancent dans leur oeuvre de miniaturistes d'une bande dessinée teintée de philosophie et de littérature. Des sillons déjà empruntés par Joann Sfar,
F'Murrr, Sempé et bien sûr par le grand Fred (dont le joli médaillon de 4ème de couverture semble plus que jamais un écho). Ils ont trouvé leur voie personnelle à mi-chemin entre l'Occident et
l'Orient, parsemant des petits cailloux entre des citations de Robert Walser, un texte de Goethe proposé en allemand et dans sa traduction et un choix d'écrivains-pêcheurs.
D'une immense finesse, d'une grande intelligence, les aventures de Jérôme d'Alphagraph pourraient sembler une nouvelle tentative d'intellectualiser la bande dessinée au milieu d'une
production majoritairement axée sur l'action. Leurs protagonistes qui ont tous (sauf Bourrique) des velléités d'écrivains ont une tendance naturelle à parler comme des livres. Mais ses auteurs ne
seront jamais pris en flagrant délit de prétention même si ils distillent au goutte à goutte quelques conseils sur la création d'une oeuvre littéraire (le but de Jérôme est de devenir un grand
écrivain-voyageur). Les plus belles pages sont muettes où Nylso laisse parler la nature grâce à un dessin composé de milliers de petits traits, comme un Giono qui aurait échangé son stylo contre un
porte-plume. Une technique qui lui permet aussi de jouer avec la matière. Dans la séquence du rêve de Jérôme, il émerge d'un tube d'herbes tel un surfeur hawaïen pour retrouver maître Chou. Cette
magie délicate opère dès les planches introductives avec Bourrique traînant lentement la roulotte en haut d'une colline puis enfin seule, cherchant un peu de fraîcheur à l'ombre.
Un dernier rappel à caractère incitatif : pour tout achat de deux albums de Nylso sur le site Flblb, l'éditeur vous offre le joli supplément hors commerce Bourrique d’Alphagraph.
Jérôme et la route, de Nylso & Marie Saur
Flblb
ISBN 2357610085 / 9782357610088
15 €
Présentation de l'éditeur :
Cinquième tome des aventures de Jérôme d’Alphagraph, par Nylso (dessin) et Marie Saur (scénario).
La canicule pèse sur la ville, et les clients se font rares à la librairie : le patron encourage Jérôme à prendre le large, car l’ennui est un art trop subtil pour un jeune apprenti. Aussi, lorsque
Sultana annonce qu’elle quitte le village pour aller faire ses études dans la grande ville, Jérôme décide de l’accompagner. La petite fille est bien décidée à faire de même, mais ils la jugent trop
jeune pour cela et lui cachent le moment de leur départ. Voyageant l’une en train, l’autre en roulotte, Sultana et Jérôme finissent par se rejoindre pour cheminer de concert, et oublier ainsi
l’angoisse d’affronter la ville. Jérôme renoue avec ses rêves d’écrivain-voyageur, et Sultana se prend au jeu...
Dans Jérôme et l’arbre, les velléités voyageuses de Jérôme, brusquement contrariées, le plongeaient dans un vertige immobile. Dans ce cinquième volume, Nylso et Marie Saur l’entraînent loin
de son village, avant d’entamer un nouveau cycle sur la ville.
Extraits :
- A mon âge, la vanité de l'agitation humaine devient évidente.
- Vous vous dites "à quoi bon puisque la fin du livre est déjà connue, je vais mourir."
- Pas tout à fait. La conscience d'être mortel est le propre de l'homme. Et avec le temps, on se dit que cette conscience est la seule chose qui compte. La seule chose sur laquelle il faille
s'appesantir. C'est pour ça que je dois m'ennuyer, pour atteindre cette pleine conscience.
(...)
- Mentir aux plus âgés, mentir aux plus petits, c'est donc ça la jeunesse.
(...)
- Je devais subir les humeurs des clients, bourgeois aisés de la capitale, sûrs de leurs goûts, de leurs compétences en matière de livre et de leur supériorité intellectuelle. Ils ne repartaient
jamais sans avoir exigé une infinité de conseils. Conseils qui ne les satisfaisaient point. Ces grossiers citadins valaient toujours mieux que les livres que je leur proposais. Ils me
complimentaient parfois. J'étais "brillant pour les papiers cadeaux".
(...)
Les grands écrivains voyageurs n'écrivent leurs livres que plusieurs années après le voyage. Les notes au jour le jour ne sont qu'un prétexte. On peut parfois les citer, pour témoigner de l'état
d'esprit dans lequel on se trouvait ce jour-là.
(...)
- C'est décidé, je veux vivre par moi-même !
- Pourquoi tu pleures ?
- Je vais pouvoir faire tout ce que je veux... mais j'ai peur d'être trop petite pour y arriver.
Liens :
Présentation de l'album avec des extraits
Le blog de Nylso
Par lamiri
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Publié dans : Critiques BD
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