Dimanche 20 décembre
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Dans les tomes précédents, le général Ubu de Gaulle n'était que le narrateur. Pour celui-ci qui traite du XXème siècle, il
est cette fois également acteur direct du récit.
Bien sûr, tout a commencé bien avant mais ce volume démarre le 28 juin 1914, jour de l'assassinat de l'archiduc François-Joseph à Sarajevo, épiphénomène déclencheur d'hostilités à très grande
échelle qui de toute façon seraient arrivées, le Parabellum ayant depuis longtemps pris le dessus sur la vis pacem. Car plus encore qu'une guerre entre nations, 14-18 fut une guerre entre
puissances coloniales dont Jarry rappelle les prémices (Tanger, Agadir...) Ensuite, il n'y a plus qu'à envoyer des millions de pauvres gars au casse-pipe, en profitant notamment d'un bon réservoir
de chair à canons en provenance des territoires conquis en Afrique et en Asie. Et bis repetita à la génération guerrière suivante. Le hic, c'est qu'à force de promesses aux survivants, l'esprit
d'autonomie et d'indépendance a germé, sans parler de la nouvelle donne géopolitique née de la création de l'URSS.
Les deux auteurs continuent de plus belle leur oeuvre nécessaire de trublions informatifs en quatre chapitres abordant les deux guerres mondiales et le trou au milieu, celles d'Indochine
et d'Algérie puis enfin le reste : Maroc, Tunisie, Madagascar, Guinée, Sénégal... Ou la faculté pas si évidente que cela d'instruire en divertissant (avec un art consommé de l'humour
slowburn et du running gag) sur des sujets qui ne prêtent pas franchement à la rigolade. Hô Chi Minh faisant tourner ses interlocuteurs en bourrique durant les négociations, un jeu de
pagnes lors de la pharaonique Exposition Coloniale de 1931 (et son festival off organisé sans grand succès par le PCF), le cas particulier du sorcier Karnou en Afrique Equatoriale...
Et ils commencent par cette formule imparable : la décolonisation fut la privatisation de la colonisation.
C'était quand même bien commode, cette mainmise sur des territoires qui multipliaient par 24 (!) la superficie de la France. On pouvait par exemple pratiquer la délocalisation et les transferts de
population active d'un continent vers l'autre au gré des besoins. Main d'oeuvre d'Extrême-Orient envoyée en Afrique ou bataillons de soldats Nord-Africains et d'Afrique Noire en renforts dans les
tranchées de 14-18 puis pour combattre les Nazis et ensuite le Viêt-Minh. Ces mêmes expatriés au sein d'une Mère-Patrie servant aussi pour faire tourner les industries dépeuplées de leur personnel
et reconstruire la Métropole de l'après-guerre en participant dans l'ombre à ce qu'on nommera avec un aplomb incroyable les Trente Glorieuses. La patrie reconnaissante leur offrira de
loger dans de beaux garnis, puis des locaux Sonacotra et enfin la possibilité d'inaugurer avec leur famille de rutilantes barres de béton un peu à l'écart des centres-villes afin de préserver leur
intimité et leur éviter le choc frontal entre leur passé d'agriculteurs et les vitrines du pays des DS et du Concorde. Pour les pensions d'anciens combattants, certains (du moins les survivants)
attendent toujours. Les ingrats !
Parmi les autres épisodes narrés par Jarry (qui mériterait un Alfred) puis dessinés en une stéréographie aux canaux génialement distordus par Otto T. (pour lequel il faudrait inventer un prix
Jacques Rouxel) et qui serviront de révision au cancre qui sommeille en chacun de nous : la Guerre du Rif marocaine entre 1921 et 1926 (où la France envoya Pétain et l'Espagne Franco) ; les
massacres de Sétif en 1945 ; un rappel de l'aide substantielle des Etats-Unis au moment du conflit indochinois avant de leur laisser prendre le relais face à ce qui était devenu le Vietnam ; le cas
(clinique) du colonel Leroy, fondateur de l'Union Militaire pour la Défense de la Chrétienté en Cochinchine qui rappelle la sinistre épopée de Chanoine et Voulet exposée dans le
tome 2 ; la cuvette
imprenable de Dien Bien Phu (où certains songèrent à recourir à l'arme atomique !) ; les massacres de Constantine et leur répression exponentielle ; l'information bien verrouillée durant
les événements d'Algérie (pour ne pas répéter la leçon de l'Indochine d'où les reportages avaient afflué - comme plus tard les Américains après le Vietnam) ; les guerres fratricides au
sein des mouvements indépendantistes algériens ; le recours systématique à la torture, des deux côtés ; le retour de de Gaulle en sauveur de la République en la faisant passer du stade 4 au 5 comme
un niveau d'alerte de système de défense et son talent pour captiver une foule expectative avec des phrases creuses* ; le référendum sur
l'autodétermination ; les (ex-)actions de l'OAS ; l'Indépendance avec l'arrivée des Pieds Noirs et l'abandon des Harkis ; l'effet domino des souhaits de sortie de l'empire avec l'exemple trop
méconnu des Malgaches ; et enfin les petits arrangements et mesquineries du nouvel ordre post-colonial où tout n'a pas été véritablement perdu, à commencer par les vieilles habitudes et en comptant
sur l'effacement des anciennes mémoires et la virginité des nouvelles...
Une place particulière est réservée aux atrocités du 17 octobre 1961, cette nuit de la Saint-Barthélemy des gardes mobiles du préfet Papon contre les manifestants algériens. Puis à sa répétition
quelques mois plus tard au métro Charonne.
Et là une grande question se pose : comment de Gaulle a-t-il pu laisser aux affaires un personnage aussi odieux que Papon, ex-collaborateur zélé au temps de l'Occupation et qui plus est sévit à
Bordeaux, ville d'élection de Chaban-Delmas, gaulliste et résistant historique ? Un Papon qui réussira même à obtenir plus tard un portefeuille ministériel dans les gouvernements de Raymond Barre.
Barre défendra l'action vichyssoise de son ministre en le présentant comme un excellent fonctionnaire mais il aura eu d'autres dérapages de langage comme lors de l'attentat de la rue Copernic.
Certains rétorqueront que le parcours de Mitterand (et sans doute de bien d'autres) ne fut pas non plus dénué d'ambiguïtés dans les mêmes circonstances. Comment ne pas longtemps regretter qu'il ait endossé un
costume qui semblait taillé pour Mendès-France ? Les voies de la raison d'état et de l'ambition politicienne sont trop impénétrables...
Grégory Jarry se permet quelques libertés humoristiques comme lorsqu'il traduit le pseudonyme Hô Chi Minh (celui qui éclaire) par celui qui fait comprendre que c'est fini la
rigolade. Il commet une erreur en écrivant que Jean Moulin est mort après s'être défenestré pour échapper à ses tortionnaires (il décédera des suites de ses nombreux interrogatoires dans le
train qui l'emmenait en Allemagne**). C'est d'ailleurs une des rares pages où le mauvais esprit salutaire
de Jarry m'a dérangé. Une autre coquille s'est même glissée sous la forme d'un malencontreux zéro de trop lors du sinistre épisode de la ratonnade d'octobre 1961. Une bourde corrigée par un petit
erratum très spirituel. A propos de chiffres... Même défaite, l'armée française compta jusqu'à vingt fois moins de pertes que chez l'ennemi ? Ah, c'est vrai, j'oubliais les dégâts
collatéraux, les civils, quoi... Rien n'a changé. En 2009, les actualités notent scrupuleusement le décompte des soldats américains, français, britanniques et autres tombés en Irak ou en
Afghanistan. De l'autre côté, c'est plus flou mais certainement bien supérieur en nombre. Jules César fit peut-être de même quand il mata les tribus gauloises. Pour des pertes plus égales, rien ne
vaut une guerre entre voisins ou cousins proches dotés d'une même puissance technologique, de 14-18 à la guerre Iran-Irak.
La publication des Petites histoires... permet de constater que nous vivons dans une relative démocratie et qu'il existe malheureusement trop de pays où des auteurs ne peuvent que rêver
d'en faire autant. Imaginez ce qu'il adviendrait de ceux d'une Petite histoire de la Grande Russie édité au pays d'Anna Politkovskaïa, d'une Petite histoire de la Chine, d'une
Petite histoire de la Perse ou bien plus près de nous dans les autocraties du Maghreb...
En ces temps merveilleux de modernisme étatique sous le double signe de Michel-Au temps béni des colonies-Sardou et Didier-Il tape sur des bambous-Barbelivien, la petite chanson
impertinente de Grégory Jarry et Otto T. leur vaudra de ne jamais recevoir la légion d'honneur comme les immenses artistes pré-cités et c'est tout au leur. A suggérer illico aux futurs élèves des
Terminales S bientôt privés d'un enseignement qu'un groupuscule d'avocats d'affaires a jugé trop peu porteur de retours sur investissements !
Une bonne nouvelle petithistorique n'arrivant jamais seule (et contrairement à ce qui est indiqué dans la présentation ci-dessous), un quatrième opus est prévu et concernera la
Françafrique. Un sujet plus que jamais d'actualité introduit aux dernières pages par un duo de vieux messieurs dont je laisse découvrir l'identité. C'est assez croquignolet de les voir
papoter ensemble, assis sur un banc.
Parmi les documents complémentaires signalés en page bibliographique, je recommande le formidable coffret DVD consacré à l'émission 5 Colonnes à la Une édité par l'INA. Une grande partie
est consacrée aux reportages tournés durant la guerre d'Algérie ainsi qu'à celle du Vietnam, prolongation du conflit indochinois. Un coffret disponible individuellement ou parmi un lot proposé à un prix très attractif
comprenant trois autres émissions-phares de l'ORTF, Dim Dam Dom, Les femmes aussi et les insubmersibles Shadoks dont Les petites histoires... sont un peu les
enfants légitimes.
J'ai envie de terminer par un dialogue fictif qui ne se trouvera pas dans cet album :
- (le Grand Homme) : Sur ce, mes chers compatriotes, vive la République ! Vive la France ! Et vive la petite édition indépendante !
- (l'assemblée des journalistes se levant comme un seul homme, le doigt sur la couture du pantalon) : Merci, mon Général !
(*) J'ai encore entendu récemment dire que de Gaulle n'aurait jamais émis la fameuse remarque "les Français sont des veaux". Je veux bien le
croire, mais que l'idée ne l'ait jamais effleuré, ça... Chaque fois que repasse son "Je vous ai compris !" acclamé par une foule en pâmoison, je ne peux pas m'empêcher de faire un
parallèle avec le "Bande d'abrutis !" d'un sketch de Coluche.
(**) Flblb a promis de corriger cette erreur dans les prochains tirages.
Petite histoire des colonies françaises, Tome 3 : La décolonisation,
de Grégory Jarry & Otto T.
Flblb
ISBN 2914553668 / 9782914553667
13 €
Présentation de l'éditeur :
Mes chers amis, vous l’attendiez depuis longtemps, j’ai enfin le plaisir de vous annoncer la parution du troisième et dernier volume de la Petite histoire des colonies françaises. Ensemble
et durant plus d’une heure et demie, nous allons voir par quelles convulsions de l’histoire La France, qui possédait un Empire Colonial de 12 millions de km² en 1914, est redevenu un pays tout à
fait normal au début des années 60. Ce phénomène par lequel un peuple décide de se séparer d’êtres humains dont il a conquis les terres et le coeur depuis des dizaines d’années, les historiens
auraient pu l’appeler Drame d’amour. Finalement, ils ont opté pour Décolonisation.
Pour la plupart d’entre vous, décoloniser, c’était comme se tirer une balle dans le pied, et vous croyez que nous avons été acculés par des indépendantistes fanatiques qui, à force de se suspendre
à la jambe de nos pantalons, ont obtenu gain de cause. En réalité, nous avons décolonisé par pure bonté d’âme. A la fin des années 50, il était devenu insupportable à une majorité de Français que
l’on branche des électrodes sur les testicules d’un homme pour lui redonner goût aux bienfaits de la colonisation.
Nous avons décolonisé, mais nous avons continué de faire du commerce avec nos anciens compatriotes. Nous ne pouvions pas empêcher nos entreprises de s’implanter là-bas pour leur vendre des verres
de cantine ou leur acheter du plutonium. Cela n’était pas du ressort de l’État Français, ni des nouveaux États indépendants.
En quelque sorte, la Décolonisation fut la privatisation de la Colonisation.
Le Général de Gaulle
Extraits :
En réalité, nous avons décolonisé par pure bonté d'âme.
A la fin des années 50, il était devenu insupportable à une majorité de Français qu'on branche des électrodes sur les testicules d'un homme pour lui redonner goût aux bienfaits de la colonisation.
Alors nous leur avons rendu la liberté, et nous avons arrêté de nous comporter de manière paternaliste avec eux.
(...)
Nous avons tué 10% des gens qui vivaient dans ces contrées. C'est pitoyable. Nous aurions dû en tuer beaucoup moins. Nous nous arrangeâmes pour qu'aucun livre d'histoire ne mentionne jamais ces
événements. Que le pays civilisé qui ne l'a jamais fait nous jette la première pierre.
(...)
(Les Américains) aidèrent alors Ngô Dinh Diêm à prendre le pouvoir en 1955. C'était un bon catholique, qui ne faisait pas de favoritisme entre bouddhistes et communistes. A la longue, il finit par
fatiguer les Américains qui s'arrangèrent pour qu'il soit assassiné en 1963. C'est sûr que si on avait attendu que les bouddhistes s'en chargent, on y serait encore.
(...)
Ouvrez les yeux : on torture toujours en temps de guerre, dans le pays des droits de l'homme comme ailleurs. Je ne veux pas vous faire de la peine, mais Napoléon a torturé, les sans-culottes ont
torturé, Vercingétorix a torturé.
Liens :
Présentation de l'album avec des extraits
Passionnante interview d'Otto T. en décembre 2009 qui
insiste sur l'aspect pédagogique des Petites histoires... que certains enseignants utilisent déjà pour leurs cours et explique que si il a dessiné de Gaulle avec une barbe, c'est parce
qu'il a été recréé à partir de documents d'archives (ha ! ha !)
Say Hello to Miss Cho, le blog-feuilleton du dessinateur Otto T.
Par lamiri
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Publié dans : Critiques BD
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